Mesurer « le » pouvoir d'achat: Définition(s), choix méthodologiques, et biais statistiques
François Geerolf ()
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François Geerolf: OFCE - Observatoire français des conjonctures économiques (Sciences Po) - Sciences Po - Sciences Po, CEPR - Center for Economic Policy Research, ECON - Département d'économie (Sciences Po) - Sciences Po - Sciences Po - CNRS - Centre National de la Recherche Scientifique
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Abstract:
Cette présentation s'attaque à l'indicateur officiel du pouvoir d'achat publié par l'Insee, défini comme le revenu disponible brut (RDB) des ménages déflaté par le déflateur de la consommation, dans un contexte où le retour de l'inflation depuis fin 2021 a fait du pouvoir d'achat la préoccupation numéro un des Français, à l'occasion de plusieurs échéances électorales successives. Or, alors que la confiance des ménages est tombée à un plus bas historique, que la consommation alimentaire a chuté et que les privations matérielles progressent, l'Insee continue d'afficher une hausse quasi continue du pouvoir d'achat, y compris pendant la période inflationniste 2021-2024. Ce décalage entre les chiffres officiels et le ressenti, déjà visible lors du mouvement des Gilets jaunes, est généralement mis sur le compte d'un mauvais ressenti, alors même que la mesure peut être attaquée sur de nombreux axes. Le premier axe critique porte sur le statut même de cet indicateur. L'Insee affirme, dans plusieurs publications à vocation « pédagogique » de 2014 et 2019, que les statistiques de pouvoir d'achat sont tirées des comptes nationaux et harmonisées sur le plan international, ce qui laisserait entendre qu'il s'agit d'une mesure consensuelle partagée par tous les pays. C'est pourtant inexact : le Système Européen des Comptes ne définit à aucun moment le « pouvoir d'achat », qui est en réalité un indicateur spécifiquement français, mis en avant au sommet de la hiérarchie des statistiques nationales, juste après la croissance du PIB. Une incohérence de périmètre traverse en outre l'indicateur lui-même : le RDB sert à la fois à financer la consommation et l'investissement logement des ménages, alors que le déflateur utilisé pour le rendre « réel » ne couvre que le champ de la consommation - une incohérence contraire aux règles de construction de ratios homogènes édictées par le Système Européen des Comptes. Le second axe, le plus important, documente une accumulation de biais qui conduisent le déflateur de la consommation à sous-estimer structurellement l'inflation. Il s'agit d'abord d'un problème de nature : contrairement à l'IPC et à l'IPCH, construits comme des indices de Laspeyres, le déflateur de la consommation est un indice de Paasche, dont la construction même minore mécaniquement la hausse des prix en sous-pondérant les biens qui se renchérissent. À cela s'ajoute une surestimation des effets qualité, résultant du recours quasi systématique en France à la méthode dite du « bridged overlap » (ou recouvrement), une pratique que les recommandations d'Eurostat comme le manuel méthodologique international du FMI déconseillent explicitement, au profit de méthodes hédoniques plus rigoureuses, largement utilisées aux États-Unis et en Allemagne mais aujourd'hui totalement absentes des pratiques françaises. Cette critique reprend et prolonge celle déjà formulée sur la mesure des loyers, avec à nouveau l'écart considérable observé entre les données de l'Insee et celles de l'Observatoire des Loyers de l'Agglomération Parisienne. S'y ajoutent l'omission, dans le déflateur, de l'investissement logement neuf et de la hausse des prix des terrains (alors que ces dépenses sont pourtant financées par le revenu disponible brut), ainsi que des biais liés à la transition écologique, la méthode de recouvrement assimilant à tort des achats plus coûteux imposés par la réglementation (véhicules électriques, rénovations énergétiques) à des gains de qualité, alors qu'il s'agit souvent de contraintes réduisant le pouvoir d'achat réel. Enfin, l'introduction des données de caisse en France à partir de 2020 aurait conduit à une mesure de l'inflation artificiellement plus faible, un effet que l'Insee aurait minimisé au moment de son adoption, avant de procéder ensuite à des révisions substantielles de la consommation alimentaire. Le troisième axe critique porte sur le numérateur de l'indicateur, le revenu disponible brut, jugé lui aussi surestimé. Le rôle de la « taxe inflationniste » est mis en avant : la hausse nominale des revenus du capital observée depuis la remontée des taux d'intérêt donne l'illusion d'un enrichissement, alors qu'elle ne compense pas la perte de valeur réelle subie par les stocks financiers non indexés. Ce biais est renforcé par la forte concentration des revenus du capital (dividendes et loyers imputés en particulier), qui tire la moyenne du RDB vers le haut sans refléter la situation du ménage médian, un problème de représentativité de la moyenne que l'Insee reconnaît pourtant explicitement lorsqu'il s'agit des salaires, raison pour laquelle il en publie systématiquement la médiane. Ces biais convergents ont une conséquence directe sur les comparaisons internationales mises en avant par les pouvoirs publics, notamment le graphique très commenté de la lettre du gouverneur de la Banque de France affirmant que le pouvoir d'achat français aurait progressé de 26 % en 25 ans, davantage que la moyenne de la zone euro et que l'Allemagne. Une étude de l'Insee lui-même (Aeberhardt et al. 2020) documente des écarts très importants entre les indices de prix français et allemand dans le secteur des télécommunications et de l'électronique, ce qui montre que cet écart apparent de pouvoir d'achat provient largement d'un déflateur français moins dynamique que ses homologues européens, plutôt que d'une progression réellement supérieure des revenus. En conclusion, il n'existe pas, contrairement à ce que soutient l'Insee, de mesure unique ou internationalement consensuelle du pouvoir d'achat. Un appel est lancé à diversifier les indicateurs publiés - en mettant par exemple en avant le pouvoir d'achat du salaire net déflaté par l'IPCH - ainsi qu'à harmoniser au niveau européen les méthodes d'ajustement qualité et à renforcer la transparence méthodologique de l'Insee, dans le prolongement direct de la critique développée en février 2022 sur le traitement du logement dans l'IPC français.
Keywords: Pouvoir d'achat; Inflation; Statistiques publiques (search for similar items in EconPapers)
Date: 2024-07-09
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Published in 2024, ⟨10.5281/zenodo.22982441⟩
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